mercredi 25 avril 2012

La confusion des valeurs, une des armes de la perversité, par Kravi

Au moment où se déroulent en Israël les cérémonies pour le jour de la Shoah et où en Norvège se tient le procès Breivik, me revient en mémoire une discussion avec un ami de la fac de médecine. Chacun se souvient du procès Eichmann qui débuta le 11 avril 1961. Cette page de témoignages sur l'histoire a fortement marqué les esprits, depuis les conditions rocambolesques de l'enlèvement d'Eichmann par un commando d'agents du Mossad dirigé par Isser Harel, jusqu'au 1er juin 1962, date de son exécution par pendaison. David Ben Gourion avait souhaité un «Nuremberg du peuple juif» pour que ce procès provoque une véritable catharsis amenant à «inscrire la Shoah dans le code génétique israélien». Dans la France des années 60, l'étendue de la Shoah et la monstruosité de son caractère systématique et industriel n'étaient guère connues du public non juif. Les premiers frémissements des trente glorieuses, la volonté quasi générale d'oublier les années noires de l'occupation et la mystificatrice geste gaullienne d'une France résistant comme un seul homme à l'envahisseur nazi s'accommodaient mal de récits au sens propre inimaginables. En Israël même, de nombreux jeunes sabras ne comprenaient pas que des millions de juifs se soient «laissés conduire à l'abattoir». Les règles de sécurité pendant le procès furent extrêmes pour éviter son suicide ou un meurtre par vengeance: aucun des 22 gardiens recrutés n'était ashkénaze -- i.e. susceptible, lui ou sa famille, d'avoir été déporté. La nourriture arrivait scellée et les plats d'Eichmann étaient goûtés par les gardiens pour éviter un empoisonnement. Les conditions du procès furent extraordinaires: trois juges au lieu d'un jury, film intégral par les télévisions du monde entier qui découvre en direct Eichmann dans sa cage de verre blindé écoutant sans émotion aucune les innombrables et tragiques témoignages de survivants.

Depuis l'aube de l'humanité les hommes se penchent sur la question du destin et de la responsabilité. Depuis la mort d'Eichmann, il y a exactement un demi-siècle, on ne cesse de se poser la question du degré de culpabilité, tant des hommes que des institutions, dans la réalisation de la Shoah. Historiens, philosophes, sociologues et psychanalystes apportent chacun leur contribution pour tenter de comprendre l'inexplicable. Toutes ces théories sont précieuses qui permettent de mieux cerner l'impénétrable.

Anna Arendt, philosophe juive émigrée aux États-Unis, qui couvrit le procès Eichmann pour le New Yorker, développa le concept de «banalité du mal» pour tenter d'expliquer la participation d'Eichmann -- et par extension celle de tous les criminels nazis -- à l'entreprise planifiée de mort industrielle qu'est la Shoah. Selon elle, Eichmann n'avait rien d'un monstre assoiffé de sang. C'était un homme banal, petit fonctionnaire étriqué mais zélé qui ne faisait qu'appliquer les ordres pour grimper les échelons de sa carrière au sein de l'armée. Il en irait de même pour la plupart des criminels nazis indépendamment de leur rang dans la chaîne de commandement. Ainsi, l'explication d'Arendt refuse toute interprétation pathologique. Le crime de ces hommes reposerait sur leur incapacité à l'empathie et à la pensée : ils seraient ainsi incapables de se mettre à la place de l'autre, position qui leur permettrait «de ne pas infliger à autrui ce qu'ils n'aimeraient pas qu'on leur infligeât à eux-mêmes». À l'appui de cette thèse de la banalité du mal, on peut citer la passionnante expérience de Milgram qui, autour des mêmes années, tentait d'évaluer expérimentalement le degré d'obéissance d'un individu à une autorité estimée par lui légitime. Les résultats font froid dans le dos et nous apprennent sur la psyché humaine des éléments peu plaisants mais indispensables à la connaissance.

D'autres auteurs contestent cependant ce point de vue sur la banalité du mal, et insistent sur le fanatisme et la perversité d'Eichmann qui, à la toute fin de la guerre, insista pour que les juifs hongrois fussent tous exterminés. Il prononça cette phrase: «Je descendrai dans la tombe le sourire aux lèvres à la pensée que j'ai tué cinq millions de Juifs. Cela me procure une grande satisfaction et beaucoup de plaisir». En réalité, cette perversité fanatique n'est en rien contradictoire avec le portrait du petit fonctionnaire banal et zélé.

Je voudrais à présent insister sur un épisode particulièrement évocateur lors du procès. Un des juges pose une question à Eichmann qui, oubliant de se lever, répond dans son micro. Le juge, dévasté depuis longtemps par la succession des témoignages insoutenables des survivants, s'emporte et intime à Eichmann sur un ton excédé: «Levez-vous quand vous vous adressez à la cour!». Alors ce dignitaire nazi, qui fut parmi les promoteurs de la solution finale à la conférence de Wannsee et un des plus hauts responsables de l'extermination industrielle et systématique des Juifs, cet accusé de crimes contre l'humanité qui jusqu'à cet instant n'a montré aucune émotion à l'écoute des insupportables récits, n'a ressenti ni haine ni culpabilité face aux témoins qui se succèdent, n'a manifesté aucun regret et encore moins de remords au regard des faits pour lesquels il est jugé, cet homme se lève en rougissant et bafouille des excuses, visiblement très troublé par la prise de conscience du fait qu'il vient de commettre une faute très grave. Comment comprendre un tel paradoxe?

Nous possédons tous en nous une instance psychique qui juge en termes de morale nos pensées, conscientes ou inconscientes, et nos actes: on la nomme le surmoi. Le surmoi est le siège des mécanismes de renoncement à la satisfaction des pulsions, renoncement sans lequel toute vie en société serait impossible. Le surmoi, héritier du complexe d'Oedipe, nous permet d'assumer les interdits réclamés par la vie sociale. L'expérience nous oblige à reconnaître que nous ne sommes pas tous égaux face à notre surmoi. Certains se sentent en permanence accablés par lui et passent leur temps à se faire d'amers reproches pour les moindres vétilles. D'autre s'en affranchissent aisément pour se vautrer dans les délices des transgressions de tous ordres. Tous les intermédiaires sont bien sûr possibles en fonction de notre histoire personnelle et de nos identifications.

Cet épisode du procès d'Eichmann nous indique qu'il existe des surmois dotés de propriétés différentes. En deçà du surmoi élaboré décrit plus haut existe un surmoi archaïque qui ne fait pas appel au jugement moral mais à la peur du gendarme, à l'exclusion de toute donnée éthique. C'est ce surmoi archaïque qui fait s'excuser Eichmann dans la grande contrition d'avoir commis une faute épouvantable lorsqu'il a omis de se lever pour répondre à la cour.

La question reste de savoir ce qui, chez certains, bloque l'évolution psychique au stade de surmoi archaïque sans les faire accéder au surmoi élaboré permettant de distinguer le bien du mal. Une piste est donnée par les impasses du narcissisme: quand l'autre n'est pas reconnu comme un autre humain, donc un autre soi-même, mais comme une chose à utiliser pour sa propre satisfaction, toutes les manipulations, utilisations, déqualifications et déshumanisations sont possibles. C'est alors le règne de la perversité qui se nourrit de la confusion des valeurs.

C'est précisément ce qui eut lieu dans toute l'Europe de la Shoah, quand les nazis furent bien aidés par l'indifférence des nations, quel que soit le nombre de justes honorés à Yad Vashem.

C'est précisément ce qui se passe aujourd'hui dans l'ignoble délégitimation de l'État-nation d'Israël, dans sa dénonciation en tant qu'État soi-disant nazi pratiquant l'apartheid. Cette inversion perverse des valeurs, cette corruption du sens par ce nouvel avatar de la haine antijuive qu'est l'antisémitisme islamique, ses idéologues et ses idiots utiles, en est une illustration tragique.

Alors que, étudiants en médecine, nous discutions ensemble de ce procès et de ses implications, mon ami Christophe Dejours -- qui a lui-même travaillé les stratégies de défenses dans la banalisation du mal -- avait suggéré l'idée suivante: au lieu de prononcer une sentence de mort pour Eichmann, le Tribunal aurait dû le condamner à vivre -- sous de draconiennes conditions de surveillance pour éviter un suicide ou un meurtre et dans un isolement affectif total -- le restant de sa vie dans un kibboutz, dans la pleine renaissance du peuple qu'il avait souhaité anéantir.

Au sujet de l'extermination des Juifs de Hongrie voir:
- Edmund Veesenmayer, chef d'Eichmann en Hongrie, responsable de la mort de 500.000 Juifs hongrois et slovaques
- András Kún, prêtre et tueur de Juifs hongrois

3 commentaires :

Gilles-Michel DEHARBE a dit…

Lacan, quand il évoque le comité des premiers psychanalystes (tous juifs), déclare avec un mépris non déguisé que pendant la guerre ils ont tous échappé aux camps (leur place, de droit, y était donc marquée ?). Qu'un tel mépris leur vînt d'un rescapé des camps, passe encore, mais d'un médecin bien français que la guerre avait épargné ...

Gilles-Michel DEHARBE a dit…

À paraître en mai 2012, chez Gallimard : " LE CAS EICHMANN " de Claude Klein.

En 1960, le magazine américain - Life - avait publié les entretiens tenus en Argentine peu avant son arrestation entre Eichmann et un journaliste hollandais Wilhem Zassen, ancien collaborateur, au cours desquels l'ancien SS aurait déclaré : " Je dois avouer, si nous avions réussi à tuer les dix millions de Juifs qui vivaient en Europe en 1933, j'aurais pu dire : excellent, nous avons détruit l'ennemi ".

kravi a dit…

J'ignorais cette phrase de Lacan. Mais venant de lui, plus rien n'étonne, tant ses pratiques étaient perverses.
Au reste, c'est une absurdité de plus : Freud ne voulait pas quitter Vienne avant que tous ses collègues juifs soient libérés ou en sécurité. Il n'aura malheureusement pas été exaucé : Marie Bonaparte devra le supplier de partir.